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Dans à peine six mois, la loi sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, qui bouleversera la vie de nos ados, devrait entrer en vigueur. Que prévoit cette loi et comment bien s’y préparer quand on est parent ?

Où en est la proposition de loi ?

Le texte, porté par la députée Laure Miller (Ensemble pour la République), a été adopté en première lecture à l’Assemblée en janvier 2026. Une procédure accélérée doit permettre l’adoption définitive en vue d’une entrée en vigueur à la rentrée de septembre. La mesure d’interdiction concernera alors tous les nouveaux comptes, puis, à partir du 1er janvier 2027, les millions de comptes déjà existants pour lesquels les plateformes devront mettre en place des procédures de vérification d’âge effectives.

Quelles plateformes seront concernées ?

L’interdiction concernera toutes les plateformes numériques reposant sur des contenus partagés et des interactions entre utilisateurs. Donc les réseaux sociaux où chacun peut publier, commenter, suivre des gens, recevoir des vidéos. Sont cités dans le texte, directement ou implicitement, TikTok, Instagram, Snapchat et Facebook. Discord, qui réclame déjà une pièce d’identité à ses utilisateurs, et X seront aussi concernés. Et YouTube ? Très populaire auprès des ados, cette plateforme n’est pas citée dans l’article principal. Néanmoins, la proposition de loi semble aussi s’appliquer à elle, ce qui reste à confirmer, dans la mesure où son algorithme permet de visionner des contenus d’autres plateformes citées.

Quelles seront les modalités d’application ?

Il reviendra aux plateformes elles-mêmes d’instaurer une vérification d’âge obligatoire, qui devra être « robuste ». Elles ne pourront pas se contenter d’une simple case « J’ai plus de 15 ans » à cocher. Chaque utilisateur de ces plateformes devra prouver qu’il/elle a l’âge légal pour garder son compte ouvert. Dans le cas contraire, les plateformes devront être en mesure de bloquer le compte, ou de refuser sa création. Il reviendra à l’Autorité de régulation, l’Arcom, de veiller à ce que cette vérification d’âge s’applique correctement, et de prendre des mesures dans le cas contraire.

Comment se fera la vérification « robuste » de l’âge ?

Les technologies envisagées ne sont pas détaillées dans la loi. Seule certitude, elles devront être en conformité avec les règles européennes, en particulier le règlement général sur la protection des données (RGPD), et avec les exigences de la CNIL sur la protection de la vie privée. À ce stade, elles incluent la preuve d’âge fournie par un tiers indépendant, via une identité numérique ou un service certifié, ou un système validé par les autorités pour ne pas transmettre directement des documents sensibles aux plateformes. Elles pourraient aussi inclure l’estimation d’âge biométrique encadrée, si cette dernière est validée par les autorités et respectueuse du RGPD. Ajoutons que le dispositif prévoit aussi des outils de contrôle parental fournis par les plateformes, notamment via l’appartenance à un compte « famille ».

Pourquoi cette loi s’impose aujourd’hui ?

Le gouvernement, qui la soutient, met en avant l’urgence de protéger la santé mentale et le bien-être des plus jeunes, que les réseaux sociaux, via leurs algorithmes, exposent à des contenus vidéos nocifs et anxiogènes, de façon répétitive. Le texte veut limiter l’exposition aux violences en ligne : cyberharcèlement, manipulation, contenu haineux. Ces contenus augmentent, chez les adolescents, les risques de trouble du sommeil, d’anxiété ou d’atteinte à l’estime de soi. L’autre argument, c’est la forte dépendance à ces contenus numériques, qu’il s’agit de réduire. Les statistiques indiquent que 97 % des adolescents se connectent plusieurs heures chaque jour. Enfin, d’autres pays, comme l’Australie en décembre 2025, ont déjà interdit les réseaux sociaux aux moins de 16 ans. La France entend être leader sur ce sujet en Europe.

Pourquoi ce texte pose-t-il tout de même des questions ?

Serge Tisseron © MONFOURNY/LEEXTRA VIA OPALE PHOTO
Serge Tisseron.

Pour l’heure, son applicabilité est questionnée. Le système mis en place pourra-t-il réellement vérifier l’âge, tout en garantissant que les plateformes ne collecteront pas de données privées ? Et sera-t-il assez efficace pour éviter les risques de contournement ? Certains spécialistes reconnus de l’adolescence, comme le psychiatre Serge Tisseron interviewé en mars dans Okapi, estiment en outre que la décision d’interdire devrait revenir en définitive aux parents, en fonction de la maturité de l’enfant, et qu’une loi sur ce sujet devrait mettre l’accent en priorité sur l’éducation numérique.

Par ailleurs, la réflexion est au point mort dans le débat politique sur l’accompagnement des adolescents, bientôt privés du jour au lendemain d’une activité qui les occupe actuellement plusieurs heures chaque jour. Quel sera l’impact de cette privation dans leur vie ? Comment limiter le risque d’isolement social et de stress face à la peur de « rater quelque chose » qu’une telle mesure peut entraîner ? Quel projet, quelles nouvelles routines, leur proposer à la place ? Il est à redouter que la responsabilité de combler l’ennui repose sur les parents, bien seuls pour faire face à cela.

Quelle place pour les parents dans ce dispositif ?

Une fois la loi entrée en vigueur, les parents seront directement concernés par sa mise en application. Il leur faudra accompagner la vérification d’âge, mais aussi paramétrer les outils de contrôle parental permettant de limiter le temps d’usage et de contrôler le type de contenus accessibles à leur enfant. Ils pourront également, le cas échéant, demander la suppression d’un compte ou d’un contenu déjà publié.

D’ici à septembre 2026, comment bien se préparer en famille ?

En attendant la possible entrée en vigueur de la loi dans moins de six mois, il revient aux parents de préparer leur adolescent(e) à ce grand changement à venir dans sa vie. Et de le faire dans un souci de dialogue, en se montrant rassurant, empathique, et en reconnaissant le caractère difficile de ce qui arrive, en aidant l’ado à mettre des mots sur sa frustration et sa colère tout en reconnaissant que ces émotions sont normales. Il faut éviter les expressions culpabilisantes du type « Tu étais accro », « Tu n’aurais jamais dû aller dessus » ou « On t’avait bien dit que c’était dangereux ». On préférera : « Ce n’est pas ta faute, les applis sont faites pour retenir », et « On t’accompagne ». Comment ? Avec des questions simples, le moment venu, pour ajuster cet accompagnement : « Comment tu te sens sans les réseaux ? », « Qu’est-ce qui te manque le plus ? », « Qu’est-ce qui t’aide à ne pas y penser ? »

Comment leur parler de la loi à venir ?

D’ores et déjà, il est utile de parler de la loi en famille, à la maison, pour permettre à l’adolescent de commencer à développer son esprit critique vis-à-vis des réseaux sociaux. On peut expliquer pourquoi la loi existe, qu’elle n’est pas une punition mais une protection. On peut insister sur le fonctionnement et les effets des algorithmes, conçus pour rendre les utilisateurs plus dépendant(e)s, parler aussi des contenus toxiques ou fake, aider à comprendre le biais de comparaison permanente qu’entretiennent les plateformes, avec leurs filtres qui dénaturent la réalité… Autant de thèmes sur lesquels les titres de Bayard Jeunesse, dont Okapi, offrent de nombreuses ressources. Seul ce dialogue en confiance peut permettre à l’enfant de retrouver un équilibre, parce qu’il (elle) se sent compris(e), accompagné(e).

Quelles alternatives aux réseaux sociaux leur proposer ?

Pour s’informer, s’intéresser à des actualités bien ciblées pour cette tranche d’âge, la presse jeunesse demeure une valeur sûre. Mais il est aussi possible de rester connecté, si on le souhaite, via des messageries privées sécurisées, si elles sont autorisées, des jeux en ligne modérés ou des plateformes adaptées non concernées par l’interdiction. Hors écrans, les jeux de société, les sorties, les activités créatives, les clubs sont autant d’options à redécouvrir, avec ses ami(e)s. Les parents ont intérêt, déjà, à encourager les rendez-vous « en vrai » avec des ami(e)s, à proposer d’organiser des activités partagées. « Tu ne vas pas perdre tes amis, on va trouver d’autres moyens : une phrase qu’il/elle aura sans doute envie d’entendre…

Jean-Yves Dana, rédacteur en chef du magazine Okapi

© Photos : AdobeStock par Rawpixel.com (image principale). Serge Tisseron : Monfourny/Leextra Via Opale.

Couverture du magazine Okapi n° 1239, 1er mars 2026.
Couverture du magazine Okapi n° 1239, 1er mars 2026.