Que ressentent nos collégiens et collégiennes depuis le début de la guerre en Iran et comment en parler avec eux ? Le magazine Bayard Jeunesse, Okapi, nous aide à faire le point et nous donne des clés pour amorcer la discussion.
« Encore une guerre ! J’en ai marre ! »
Soit un collégien de 12 ans. Depuis ses 8 ans, il est témoin de la succession des guerres et de leur cortège d’images violentes et d’informations anxiogènes… En Ukraine, d’abord, envahie par la Russie en février 2022 et qui subit depuis les attaques quotidiennes de missiles et de drones russes dans un conflit aussi long que la Première Guerre mondiale ! Dans la bande de Gaza, ensuite, pilonnée par Israël après les attentats terroristes du Hamas le 7 octobre 2023. En Iran, au Liban et dans tout le Moyen-Orient, enfin, où, depuis le 28 février, une guerre nous plonge à nouveau dans une période d’incertitudes.
Face à de tels enchaînements militaires, à la logique de la loi du plus fort qui prend le dessus, aux milliers de morts et de destructions que tout cela provoque, il est compréhensible que la réaction de notre collégien, et de toutes celles et ceux de sa génération, soit un mélange de peur, de tristesse, d’incompréhension et de colère, en considérant, à la manière du petit prince de Saint-Exupéry, la folie des « grandes personnes ». « Encore une guerre ! J’en ai marre ! », a-t-on entendu l’un d’eux s’écrier, début mars… On le comprend : du haut de ses 12 ans, il n’a jamais connu de période sans crise (n’oublions pas la crise sanitaire de son enfance ou la crise climatique…), ni un monde en paix. Et s’il entend parfois ses parents faire référence à des époques plus heureuses, lui se demande s’il aura la chance, un jour, de connaître cela…
« Qu’est-ce qui t’inquiète le plus ? »
Okapi, comme l’ensemble des titres de Bayard jeunesse, est mobilisé dans cette période perturbante pour aider les enfants et les adolescents à grandir avec de bons repères, et pour leur éviter de subir sans les comprendre ces images violentes qui inondent les plateformes de réseaux sociaux où des algorithmes les diffusent en boucle, en raison de leur pouvoir d’attraction.
Cette mobilisation existe également vis-à-vis des parents, parfois démunis et inquiets face aux émotions de leurs enfants affectés par les mauvaises nouvelles du monde. L’enjeu n’est toutefois pas de les inciter à éteindre la télévision, la radio ou le smartphone pour créer une bulle sans infos autour de l’enfant que l’on serait ainsi tenté de surprotéger. Il n’est pas non plus d’inciter à les surinformer en prétendant en faire des cracks de la géopolitique…
Chez Bayard jeunesse, notamment à Okapi pour celles et ceux qui sont à l’âge du collège, nous encourageons, comme sur la plupart des sujets « lourds », la discussion à l’intérieur de la famille, le dialogue entre parents et ados pour savoir ce qui les atteint, les aider à formuler ce qu’ils ressentent et pensent comprendre ou, à l’inverse, ne comprennent pas. « Qu’est-ce qui t’inquiète le plus ? Tu veux m’en parler ? », « Qu’as-tu compris de cette guerre ? » Voilà des questions que l’on peut poser sans « leur faire la leçon », juste pour « amorcer la pompe ».
« Est-ce que la France risque d’entrer en guerre ? »
Et ensuite ? Expliquer en prenant le temps. Savoir dire aussi, parfois, que l’on ne sait pas quand c’est le cas. Par exemple : si la guerre au Moyen-Orient va durer longtemps ? Nul ne peut le prédire… Ou répondre à une question précise comme celle-ci, qui revient régulièrement chez les ados : « Est-ce que la France risque d’entrer en guerre ? » Aujourd’hui, la France – et l’Europe – essaie surtout d’éviter que le conflit s’étende, et tente de protéger ses ressources et ses citoyens. La France peut envoyer des moyens militaires pour protéger des bases, des civils ou des routes maritimes, mais sans prendre part à la guerre. Mais demain ? Là encore, nul ne connaît l’avenir et il est normal de se poser des questions.
Certaines questions que l’on entend concernent aussi l’Iran. « Ce pays est-il contre nous ? » Okapi propose, dans son édition de mi-avril, une carte aidant à comprendre la place stratégique de l’Iran dans le Golfe, en rappelant la singularité de ce grand pays de 90 millions d’habitants, issu de la Perse antique, en grande majorité constitué de musulmans chiites et où la religion joue un rôle central, avec des règles religieuses inscrites dans la loi et un guide religieux qui décide de tout.
Malgré tout, c’est aussi un pays où les habitants sont en majorité jeunes, écoutent de la musique, regardent des séries, savent ce qui se passe chez nous, connaissent et apprécient notre culture, utilisent les réseaux lorsqu’ils ne sont pas bloqués, et protestent contre leur gouvernement pour obtenir plus de liberté. Les femmes, en particulier, se battent contre les interdictions sur leur façon de s’habiller ou leurs choix de vie ou de profession. Mais c’est un pays avec une police très puissante, où la parole de chacun est très surveillée, où il est très compliqué et courageux de dire ce que l’on pense.
Comprendre le monde, c’est important ; se sentir bien, c’est essentiel !
S’intéresser ensemble à ces sujets, chercher avec nos ados à les comprendre, c’est une façon de leur dire qu’ils ne sont pas oubliés. On peut encore déjouer avec eux les fausses informations, en regardant si d’autres médias en parlent, leur montrer comment croiser des sources, filtrer les images qu’ils reçoivent, leur rappeler que certaines ont été extraites de leur contexte ou créées de toutes pièces par une IA pour susciter une indignation, une réprobation. Donc qu’elles agissent comme une manipulation.
Faire tout cela avec eux, c’est aussi une manière de leur exprimer que, malgré la répétition des guerres, ce n’est pas une situation « normale », que l’on ne s’y habitue pas, ni eux, ni nous les adultes. Car une guerre, ce sont des États qui s’affrontent pour des territoires ou des ressources. Mais ce sont aussi, surtout, des civils qui souffrent, et des acteurs essentiels mais dont on parle moins : des humanitaires et des soignants qui aident les populations.
Une guerre, enfin, c’est souvent le résultat d’une situation complexe, ancienne, où il n’y a pas des « gentils » d’un côté et des « méchants » de l’autre, comme dans certains films, mais des points de vue différents, avec des intérêts qui se confrontent. C’est pourquoi parvenir à la paix prend du temps, surtout quand la haine et la peur sont installées des deux côtés.
La presse pour la jeunesse, dans sa volonté de mettre du sens sans asséner d’images chocs, sans en faire trop, apporte dans tout cela un soutien précieux. Elle aide parents et enfants, avec des traitements adaptés en fonction des âges, à s’informer sans se laisser submerger. Elle sait aussi proposer d’autres contenus plus positifs, histoire de rappeler que comprendre le monde, c’est important, mais se sentir bien, c’est essentiel ! On peut donc choisir de ne pas regarder tout, ni tout le temps. Et se dire que parler ensemble, ouvrir sa curiosité à toutes sortes de sujets, ça aide à aller mieux.
Jean-Yves Dana, rédacteur en chef d’Okapi. Illustration de l’article : Jérôme Sié.

