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Loups, ogres, sorcières, monstres… Nos tout-petits, qui ont tellement besoin d’être rassurés, adorent pourtant frissonner en écoutant les aventures de ces créatures effrayantes. Que leur apportent ces histoires ? Et comment savoir si un livre leur fait trop peur ? Explications et conseils d’une psychologue.

« Oh non, il fait trop peur, celui-là ! » Combien de parents ai-je vus en librairie ou à la médiathèque refuser de prendre un « livre qui fait peur » à leur enfant (qui lui, en avait très envie !) de peur de le traumatiser… Quel dommage ! Car l’objectif de ces histoires d’ogres et de sorcières n’est pas d’effrayer, mais bien d’accompagner l’enfant dans ses peurs, en lui offrant un cadre sécurisant pour les affronter et les atténuer. Ce cadre, c’est celui du livre que l’on peut refermer quand on veut. Ce sont aussi les bras de ses parents, pour faire face à toutes ces émotions. Alors… prêts pour le grand frisson ?

Gwénaëlle Boulet, rédactrice en chef du magazine Popi

Notre experte : Marine Schmoll est psychologue, auteure du Guide pratique et psychologique de la lecture aux jeunes enfants (Dunod, 2025).

Photo de Marine Schmoll, psychologue.

Pourquoi les tout-petits adorent-ils les histoires qui font peur ?

Cela tient du paradoxe : les tout-petits, qui ont tant besoin d’être rassurés, sont souvent attirés par les histoires qui font peur. En réalité, et particulièrement à partir de 2-3 ans, les enfants cherchent à mieux connaître et à maîtriser leurs émotions. Lire une histoire qui fait peur, c’est s’autoriser à être traversé par un frisson « pour de faux », sans se laisser déborder par lui. L’enfant sait très bien que l’histoire « fait semblant » et, très tôt, il intègre la construction des récits : viennent d’abord la peur et le suspense, puis l’apaisement, qui soulage. L’histoire qui fait peur permet à l’enfant de tester sa résistance au danger sans quitter nos bras.

Autonomisation : un loup bien pratique

Derrière le loup ou l’ogre se cache souvent une étape cruciale : celle de l’autonomisation. C’est le moment où l’on demande à nos petits de se séparer de nous pour la journée, d’aller vers les autres à la crèche puis à l’école : il y a de quoi être effrayé ! L’histoire qui fait peur a ici une fonction libératrice : elle permet de mettre à distance le stress de la nouveauté et du monde extérieur. En affrontant le loup dans le livre, l’enfant s’entraîne symboliquement à affronter ses propres défis intérieurs : il grandit.

Sors de ce corps, petit monstre !

Ne pas taper, ne pas crier… Toute la journée, nos petits s’efforcent de réprimer leurs pulsions agressives pour respecter les règles collectives à la crèche, chez la nounou ou à la Maternelle. Le moment de la lecture est une parenthèse magique où ce bouillonnement intérieur peut s’exprimer. En s’identifiant au loup ou au monstre qui casse tout, l’enfant libère ses tensions de manière sécurisée. Il donne une forme concrète à des angoisses mal identifiées et bien plus effrayantes. Apprivoiser ses parts d’ombre à travers la fiction l’aide à comprendre que ressentir de la colère ou être parfois agressif ne signifie pas qu’il est « méchant ». Et que, surtout, cela ne lui fera jamais perdre notre amour.

Comment savoir qu’une histoire qui fait peur ne convient pas à un tout-petit ?

Si certains enfants jubilent ouvertement d’avoir peur, les signes sont plus complexes à interpréter pour d’autres. Comment savoir quand ça va trop loin ? Quand l’histoire ne convient pas ? Quand la peur est trop grande ? Le baromètre, c’est l’excitation de l’enfant. S’il rit, s’apaise ou en redemande, on peut continuer sans crainte. Si l’excitation devient électrique ou si l’enfant se fige, comme prostré, mieux vaut s’arrêter en disant : « Il fait trop peur, ce livre, on ne va pas le terminer ce soir ! »
Notons que tous les supports ne se valent pas. Le livre permet une distance critique : l’enfant peut tourner les pages, s’interrompre ou commenter l’image avec nous. À l’inverse, certains dessins animés ou vidéos ont une puissance hypnotique qui peut « figer » l’enfant dans une terreur muette qu’il ne maîtrise plus.

Frissonnons ensemble !

BOUUUUUH ! Ogres, sorcières, grand monstre vert… N’oublions pas que tous ces personnages sont surtout l’occasion de nous offrir d’immenses plaisirs : ceux de surjouer les voix, de jubiler en faisant monter le suspense, de traverser cette peur ensemble… Ces moments de partage d’émotions renforcent prodigieusement le lien affectif. Les genoux de Papa ou de Maman deviennent ce refuge depuis lequel, bien abrité, on peut écouter ces récits sans jamais être en danger. Blotti contre nous, l’enfant puise la force et la confiance nécessaires pour grandir. Alors, qui a encore peur du grand méchant loup ?

Deux classiques indémodables pour apprivoiser sa peur

Délivrez-moi !

On ouvre le livre : le petit ours s’aventure dans les bois… On le referme : le croco est en cage ! Un jeu délicieux et plein de malice, pour se faire peur… juste un peu.
Délivrez-moi ! d’Alex Sanders, Loulou & Cie, 13 €, dès 2 ans.

Couverture de “Délivrez-moi !”, d'Alex Sanders.
Couverture de “Va-t’en, Grand Monstre Vert !”, d’Ed Emberley.

Va-t’en, Grand Monstre Vert !

Construire et déconstruire à l’envie un monstre, morceau par morceau : voilà qui est jubilatoire ! Un album mythique qui se lit comme un imagier. Riche en vocabulaire, coloré et drôlement astucieux !
Va-t’en, Grand Monstre Vert !, d’Ed Emberley, L’école des Loisirs, 13 €, dès 3 ans.

“Peut-on leur lire des histoires qui font peur ?”, article extrait du supplément pour les parents du magazine Popi n° 483, novembre 2026. Texte : Anne Bideault. Illustrations : Jean-Louis Cornalba.

À lire aussi

• Un album pour frissonner en famille, à partir de 3 ans : “Graine de monstre” de Marie-Aude Murail


• Pour les plus grands (3-7 ans) : “Pourquoi lire des histoires qui font peur aux enfants ?”

Couverture du magazine Popi n° 483, novembre 2026, et son supplément pour les parents sur les histoires qui font peur.
Couverture du magazine Popi n° 483, novembre 2026, et son supplément pour les parents.