La loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale et examinée ce mardi 31 mars au Sénat. Face à cette interdiction potentielle, quelle attitude adopter en tant que parents ? Justine Atlan, directrice générale de l’association e-Enfance, et Virginie Sassoon, docteur en sciences de l’information et de la communication et coautrice du livre Faire la paix avec nos écrans, nous éclairent.
Des normes communes : un pilier de l’éducation au numérique
Que va concrètement changer l’entrée en vigueur de ce texte ?
Justine Atlan : Tout l’enjeu, c’est de définir clairement le périmètre de l’interdiction et la manière dont, concrètement, elle sera mise en œuvre. Si le texte reste tel qu’il est, à partir de 15 ans les adolescents auront tous accès aux réseaux sociaux. Se pose donc la question de la préparation pour éviter qu’ils redoublent tous leur année de seconde en découvrant les réseaux sociaux !
Virginie Sassoon : Ça présente le mérite de sortir les parents du sentiment d’isolement dans lequel ils se trouvent et pose une nouvelle norme sociale sur laquelle ils pourront s’appuyer pour renégocier ce contrat d’accès aux réseaux sociaux. Même si cela n’empêchera pas les contournements, c’est un soutien symbolique important. Cela permettra de créer une conversation avec son ado pour aborder cette interdiction comme une protection.
Vous plaidez pour une éducation au numérique, mais comment les parents doivent-ils s’y prendre pour éduquer leurs enfants aux réseaux sociaux ?
Virginie Sassoon : Il faut cultiver le dialogue, la confiance et le lien. On ne peut pas demander aux parents de devenir des experts de la tech et des algorithmes. C’est à l’école d’assurer cette éducation du CP à la terminale, via un parcours d’éducation citoyenne au numérique et aux médias. Mais c’est le rôle des parents de s’intéresser à ce que font leurs enfants sur les réseaux sociaux. Il faut absolument éviter cette rupture où le premier smartphone se transforme en boîte noire à laquelle on n’a plus accès.
Justine Atlan : Cette loi, qui pose un âge normatif, soulève un problème : il va être compliqué d’éduquer les enfants aux réseaux sociaux s’ils n’y ont pas accès avant 15 ans. Il va falloir trouver une alternative avec des propositions de réseaux sociaux adaptés aux mineurs qui vont permettre d’avoir une approche graduée. L’objectif de l’éducation étant d’arriver à terme à l’autonomie, il faudra bien à un moment laisser l’enfant essayer seul.

Naviguer entre nouvelles vulnérabilités et ouvertures sur le monde
Dans quelle mesure les réseaux sociaux représentent un danger pour la santé mentale des jeunes ?
Justine Atlan : Les réseaux sociaux présentent les mêmes risques pour les jeunes que pour nous adultes. Mais les mineurs sont une population vulnérable dont le développement neurologique et émotionnel n’est absolument pas terminé. L’impact est beaucoup plus fort pour eux. Il y a d’abord une difficulté à gérer le temps passé sur les réseaux sociaux. Les journées ne faisant que 24 h, c’est du temps en moins sur des activités essentielles pour le développement de l’enfant. Ensuite, on ne maîtrise pas non plus ce qu’on voit sur ces plateformes, car c’est l’algorithme qui nous propose des contenus.
Virginie Sassoon : Les réseaux sociaux, c’est le terrain vague du XXIe siècle. Aujourd’hui, cette génération d’enfants d’intérieur génère tout un tas de nouvelles angoisses chez les parents. Les réseaux sociaux sont des amplificateurs de vulnérabilité, toutes les études scientifiques qui font consensus le montrent. Je trouve que la reconnaissance de nos propres vulnérabilités par rapport à notre incapacité à nous autoréguler dans notre usage des réseaux sociaux peut être émancipateur. Reconnaître ses difficultés ne veut pas dire renoncer à poser un cadre, mais faire comprendre aux enfants qu’on doit faire front. Au lieu de juger, je suggère d’observer avec son ado ces armes de distraction massive.
En tant que parents, à quoi devons-nous être vigilants et quels sont les signaux qui doivent nous alerter ?
Justine Atlan : Au 3018 (numéro d’urgence en cas de harcèlement ou de violences numériques), on reçoit beaucoup d’appels de parents qui se reprochent d’être passés à côté alors qu’ils auraient dû voir. Mais il n’y a pas un seul signe, ce n’est pas aussi simple. Il n’y a que vous, parents, qui connaissez votre enfant, vous savez comment il est quand il va bien. Soyez vigilants sur les changements qui montrent qu’il est différent, qu’il désinvestit les choses qu’il aimait, qu’il a moins de goût à la vie, s’il devient agressif… Les enfants vont exprimer des choses de façon totalement impromptue, il faut essayer de provoquer ces moments-là en créant des espaces de dialogue.
Virginie Sassoon : Quand son enfant vit un changement brutal, il faut être particulièrement vigilant. Par exemple, après une rupture amoureuse, le fil TikTok peut devenir mélancolique. Il peut être nécessaire de s’asseoir à côté de son ado et lui dire « je crois qu’on va faire un gros ménage des algorithmes ». En tant que parent, nous faisons partie d’une communauté éducative. Les enseignants et les associations comme e-Enfance sont là en soutien. Ce n’est pas un aveu d’échec de dire qu’on ne va pas s’en sortir seul. C’est complètement normal, les standards de parentalité numérique sont trop élevés.
On parle beaucoup des dangers des réseaux sociaux, mais ont-ils aussi des vertus pour les adolescents et comment tirer profit des aspects positifs ?
Virginie Sassoon : Les réseaux sociaux permettent un accès au monde quand on sait naviguer dans ce monde. Par exemple, en matière d’éducation sexuelle et affective, beaucoup de jeunes filles sont très bien informées sur le consentement grâce à des informations en ligne. C’est d’ailleurs un exemple emblématique de l’ambivalence des réseaux sociaux : les filles y sont beaucoup plus victimes de stéréotypes et de cyberviolence, mais ce sont aussi des territoires où elles trouvent des créatrices et créateurs de contenus qui les informent.
Justine Atlan : Les réseaux sociaux sont d’abord un espace de distraction et de loisir dont on a besoin. Ça ne sert à rien, mais ça fait du bien. Et quand on est jeune, on a besoin de ces espaces-là. Cela permet aussi aux ados d’être plus ouverts sur le monde. La majorité de la population mondiale voit le reste de la population mondiale : c’est formidable !
Hélène Guinhut Boncoeur
Photos : Getty Images.
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