Depuis janvier 2025, l’interdiction des écrans pour les enfants de moins de trois ans est inscrite dans le carnet de santé. Un an après, Sylvie Dieu Osika, pédiatre et membre fondatrice du collectif CoSE (Collectif Surexposition écrans), fait le point. Et pour compléter cet éclairage, la pédopsychiatre Nicole Garret-Gloanec témoigne de la consultation « écrans » qu’elle a ouverte en Bretagne, à destination des tout-petits.
Temps d’écran des bébés : quel bilan après l’inscription dans le carnet de santé ?
- Sylvie Dieu Osika est pédiatre et cofondatrice du Collectif Surexposition écrans (CoSE), créé en 2017 pour sensibiliser les familles et les professionnels aux effets des écrans sur les enfants. Elle a coécrit avec Éric Osika de L’enfant-écran, comment échapper à la pandémie numérique et autrice de Les écrans : 10 clés pour les utiliser en famille de manière raisonnée (éd. Hatier).
Quelles sont les recommandations inscrites dans le carnet de santé ?
Sylvie Dieu Osika : Depuis janvier 2025, deux choses sont mentionnées pour les enfants de moins de trois ans. D’abord, le temps qu’un bébé passe devant un écran est un temps volé à ses activités essentielles. Ensuite, le fait que les parents soient captés par l’écran en présence de l’enfant – ce qu’on appelle la technoférence – est très problématique. À présent, dès l’âge de trois mois le médecin est censé demander aux parents s’ils utilisent les écrans pour leur bébé et en présence de leur bébé. Mais je regrette que les risques encourus ne soient pas indiqués clairement dans le carnet de santé.

Un an après, quel bilan peut-on faire ?
Sylvie Dieu Osika : Le bilan est très négatif. Pour l’instant, les médecins et les soignants ne considèrent pas cette question comme importante car ils ne sont pas formés sur les risques. D’autant que 85 % des enfants sont suivis par des médecins généralistes qui sont débordés et ne connaissent pas bien les enfants. Avant que les parents ne lisent le carnet de santé, cela prendra du temps. Et ceux qui le feront ne sont pas forcément ceux qui en ont le plus besoin…
Pouvez-vous nous rappeler les risques ?
Sylvie Dieu Osika : Rappelons que toute utilisation d’un écran pour être en lien avec la famille par des appels vidéo ne pose aucun problème car il n’y a pas d’algorithme derrière. De la même manière, visionner des photos ou des films de famille pour capter l’enfant (par exemple pour lui couper les ongles, le coiffer ou faire un aérosol) n’est pas gênant. Ce n’est pas l’écran qui pose problème, mais tout ce qui est constitué de contenus addictifs. YouTube Kids n’est ni éducatif ni pédagogique ! Les risques sont nombreux : troubles du sommeil, du comportement, de la gestion des émotions, des difficultés alimentaires, de motricité fine, de compréhension du monde qui entoure l’enfant, des absences ou des retards de langage…
Depuis 2019, vous recevez en consultation des enfants de moins de 4 ans surexposés aux écrans. Quelles conséquences observez-vous sur leur développement ?
Sylvie Dieu Osika : Ce qui est quasiment constant, c’est l’absence ou le retard massif de langage. Je vois des petits de trois ans qui disent « one, two, three » ou récitent des comptines entendues pendant des heures, mais ne disent pas maman. Ils parlent ce que j’appelle le Youtublish : ils répètent des mots entendus des millions de fois. Nous sommes en train de créer des petits perroquets, c’est horrible.

Dans notre quotidien, les écrans sont partout. Comment protéger les plus petits de manière concrète ?
Sylvie Dieu Osika : En France, seulement 15 % des parents respectent la recommandation « pas d’écran avant trois ans ». Si c’était facile, ça se saurait ! Les enfants aiment la vérité et qu’on soit honnête avec eux : même un bébé de dix-huit mois comprend, si on lui explique qu’on est sur notre téléphone parce qu’on répond à un message urgent. Mais c’est à nous, adultes, de nous poser la question : qu’est-ce qui est le plus important, de jouer avec son enfant ou de scroller ? La solution, c’est d’abord l’exemple. Et il y a des moments importants où l’écran doit être évité pour tous.
💡 C’est la règle des 4 “pas” : pas le matin avant d’aller à l’école, pas pendant les repas, pas une heure avant de dormir et pas dans la chambre.
Depuis juillet dernier, les écrans sont interdits dans les lieux d’accueil des jeunes enfants, cette interdiction est-elle respectée ?
Sylvie Dieu Osika : Ce n’est que de la communication, car cela fait longtemps qu’il n’y a pas d’écran dans les crèches et les assistantes maternelles sont très sensibilisées. Cela n’a fait que renforcer le message, ce qui est très bien. Mais pourquoi protège-t-on les enfants à la crèche et pas chez eux ?
En tant que membre fondatrice du Collectif Surexposition écrans, quelles revendications portez-vous pour l’année 2026 ?
Sylvie Dieu Osika : On l’a vu avec le tabac ou l’alcool : pour avoir des effets efficaces en matière de santé publique, il faut éduquer, informer, former les soignants et les personnels paramédicaux. Et il faut interdire les écrans avant trois ans, c’est-à-dire légiférer. La France veut interdire les réseaux sociaux pour les ados et les smartphones au lycée, mais nous sommes en train d’oublier ces bébés qui ne parlent pas. On me rétorque qu’on ne peut pas surveiller chaque domicile, mais on a bien écrit dans la loi qu’on interdisait la fessée ! Nous changeons de monde et il faut préserver l’enfant. Ça ne signifie pas qu’on revient en arrière, mais qu’on protège les vulnérables.
Une consultation “écrans” pour les moins de 3 ans
- Nicole Garret-Gloanec. Ancienne cheffe de service de pédopsychiatrie au CHU de Nantes, la pédopsychiatre Nicole Garret-Gloanec a coécrit l’ouvrage Comment les écrans agissent sur nos bébés et nos ados. Depuis 2024, à Pontivy dans le Morbihan, elle propose une consultation pour lutter contre l’usage des écrans chez les enfants de moins de trois ans. Elle nous raconte.

Prise de contact en douceur
« Je reçois les parents sur plusieurs séances. La première fois, on parle de l’histoire de l’enfant, on consulte son carnet de santé et tous les éléments importants pour avoir une bonne vision clinique et environnementale. Pendant que je parle aux parents, j’observe l’enfant, la façon dont il interagit et utilise le jeu. La consultation dure une heure et je n’aborde la question des écrans qu’à la fin. La deuxième consultation permet de rentrer dans une dimension plus évaluative. Je joue aussi avec l’enfant en mettant en scène une petite ferme, et je souligne le fait que l’écran ne permet pas ce développement-là. En fonction de ce que j’ai vu, je propose comment réduire ou complètement arrêter les écrans.
« Tu te souviens, le docteur l’a dit ! »
Dans les cas où je vois des signes d’alerte préoccupants et que le temps passé devant l’écran est très important, je mets les choses à plat. Sans jugement ni culpabilisation, je dis aux parents qu’il faut totalement arrêter les écrans. Je préviens toujours que pendant une semaine il va falloir se confronter à de grosses crises. J’explique aussi à l’enfant : « Tu vas rentrer à la maison et l’écran, c’est terminé. Le smartphone est à maman et tu ne l’auras plus. » Et je conseille aux parents de lui répéter : « Tu te souviens, le docteur l’a dit ! » L’extériorisation de l’interdit aide beaucoup.
« Interdire n’est pas culpabiliser, c’est donner un repère aux familles »
Parfois le changement est radical : en un mois, on observe déjà une différence. L’enfant est plus dans la communication, il se met réellement à jouer à des jeux où il fait semblant, il a moins de troubles émotionnels, le sommeil s’améliore. Toute la famille est apaisée et ça encourage les parents à continuer. Mais pour des enfants qui atteignent six ou sept heures devant un écran depuis deux ans, la transformation n’est pas si rapide. Les crises peuvent être très dures, mais il faut tenir et quand les parents reviennent, ils peuvent quand même dire qu’il y a plus de communication et que des petites choses apparaissent. Malgré tout, il y aura des écarts de développement : ce qui n’est pas fait à un moment se fera différemment plus tard. Je le répète, interdire n’est pas culpabiliser, c’est donner un repère aux familles. »
Hélène Guinhut Boncoeur
Photos d’enfants : Adobestock.