La technoférence, vous connaissez ? Romain Gallissot, à l’initiative du programme pédagogique Croc’écran, y réfléchit depuis de nombreuses années. Il est l’auteur du livre Les écrans, pas tout le temps ! qui s’adresse aux 3-6 ans, la génération Pomme d’Api.
Vous les avez sûrement déjà vues, ces vidéos où des parents gardent les yeux rivés sur leur téléphone pendant que leurs enfants leur tournent autour, prêts à tout pour attirer leur attention. Qu’avez-vous ressenti ? Tristesse ? Indignation ? Culpabilité ? Ces vidéos décrivent parfaitement le concept de technoférence : l’interruption des interactions sociales par l’usage d’un outil numérique. Ou quand l’attention que l’on devrait porter à l’autre est happée par un écran de smartphone par exemple.
Romain Gallissot, professeur des écoles, médiateur et auteur jeunesse, s’intéresse à cette question depuis de nombreuses années. Il crée des outils pédagogiques, comme le programme Croc’écran, qui aide à réguler l’utilisation des écrans en famille. C’est lui qui signe l’album tout carton Les écrans, pas tout le temps !, issu de ce programme. Initialement publié dans le magazine Pomme d’Api, il est destiné aux 3-6 ans pour aborder cette question devenue incontournable des écrans avec les petits.

« Au fil du temps, j’ai croisé des parents perdus et des professionnels partagés »
Quand avez-vous eu envie de vous pencher sur la question de la gestion des écrans en famille ?
Romain Gallissot : Ça fait plus de quinze ans que j’explore cette question. Je suis moi-même assez geek, plutôt du genre à vouloir tester les nouveautés, à comprendre comment ça marche, à évaluer les opportunités, mais aussi les dangers. C’est cet état d’esprit qui m’a guidé lorsque j’étais enseignant en maternelle au début de ma carrière, puis médiateur et formateur numérique pendant une douzaine d’années, et aujourd’hui encore, comme responsable d’un service jeunesse dans une collectivité.
Au fil du temps, j’ai croisé des parents perdus, des enseignants inquiets, des professionnels partagés entre enthousiasme et perplexité. J’ai essayé de partager mon expérience comme je pouvais, notamment avec deux ouvrages publiés chez Bayard Jeunesse (Le numérique pas bête et Le petit livre pour bien vivre avec les écrans). Et puis le Covid est passé par là. En quelques mois, les écrans ont tout envahi. À la sortie des confinements, j’ai senti une sorte d’épuisement collectif sur le sujet, une saturation. Les discours culpabilisants, l’anxiété ambiante… j’avais l’impression qu’on n’avançait plus vraiment.
Alors j’ai voulu faire quelque chose de différent : concret, créatif et surtout bienveillant. Avec Damien Giard, qui est en charge du numérique chez Bayard Jeunesse, on s’est lancé dans un tourbillon d’idées. C’est là qu’est né Croc’écran, un dispositif avec des ressources, des activités, un défi et une petite histoire publiée dans Pomme d’Api pour aborder le sujet en famille, sans écran, avec un livre.
Pourquoi s’adresser particulièrement aux 3-6 ans ?
R. G. : J’ai enseigné en maternelle, et ces années-là m’ont profondément marqué. Il y a quelque chose de fascinant chez les enfants de cet âge : une spontanéité, une fraîcheur, une capacité à s’émerveiller… et aussi une vraie aptitude à s’engager, qu’on sous-estime souvent. Je me suis souvenu d’une expérience de terrain, autour de l’éducation au tri sélectif. On travaillait ces sujets en classe et les enfants rentraient chez eux avec des affiches et des sacs poubelles transparents, et ils sensibilisaient leurs parents. Ça marchait vraiment. On avait là de petits ambassadeurs redoutablement efficaces.
Avec Croc’écran, l’idée est la même : leur offrir un cadre adapté pour qu’ils appréhendent à leur rythme la question des écrans, développent leur esprit critique, et puissent agir, y compris sur leur entourage. Parce qu’à 4 ans, on peut déjà avoir des opinions très arrêtées sur ce qui se passe à la maison. Demandez à n’importe quel parent.
Apprendre à naviguer entre pépites numériques et règles de base
« Les écrans, pas tout le temps », ça veut dire « les écrans quand même un peu parfois » ?
R. G. : Oui, exactement. On a en moyenne une dizaine d’écrans par foyer en France. L’idée n’est pas de les jeter par la fenêtre, d’autant que certains coûtent assez cher. « Écran », c’est un mot-valise. Une TV, un smartphone, une tablette, une console, un PC… ce n’est pas la même chose selon l’usage et selon l’âge. Laisser un enfant seul face à une playlist YouTube sans contrôle, ce n’est pas comparable au fait de regarder ensemble une histoire interactive ou de faire un appel en visio avec un grand-parent éloigné.
Il existe de vraies pépites numériques pour les enfants, des jeux, courts-métrages, des podcasts, et même des objets artistiques franchement inclassables. Ces contenus peuvent créer des moments de complicité, avec de l’émotion, de l’humour, des apprentissages. Le problème, c’est qu’ils sont rarement mis en avant sur les plateformes, qui ont d’autres intérêts que l’épanouissement des enfants. Ce qui est en revanche assez clair, c’est qu’avant 3 ans, les écrans n’apportent rien de bon au développement. La meilleure application pour un bébé, c’est son parent.
Quels sont les dangers de la technoférence ? Les avez-vous remarqués dans votre vie personnelle ?
R. G. : Parler de technoférence, c’est parler de lien humain, de qualité de présence, de cette attention qu’on donne ou qu’on ne donne plus à ceux qui sont juste en face de nous. Selon les âges, les effets varient : lien d’attachement, développement du langage, gestion des émotions, sentiment d’abandon… le spectre est large. Et est-ce que j’y suis confronté personnellement ? Oui, tous les jours. Je lutte. Je suis loin d’être un modèle et ma famille me le rappelle régulièrement, avec bienveillance et une bonne dose d’humour qui aide beaucoup.

On a posé des règles à la maison. « À table, pas d’écrans », c’est la base. Mais il suffit qu’une information nous échappe au milieu d’une conversation pour que la tentation soit là : attraper le téléphone, chercher… et se faire happer par les notifications. En deux clics, on est ailleurs. C’est ça, la technoférence dans sa version quotidienne et très banale.
Quelles sont les mesures simples à mettre en place pour les parents ?
R. G. : Il n’y a pas de baguette magique, et méfiez-vous de ceux qui prétendent en avoir une. Chaque parent a son propre rapport aux écrans, ses valeurs, ses contraintes, ses ressources, ses convictions. Chaque enfant est différent, les fratries aussi. Cela dit, quelques repères partagés par la majorité des experts existent. La qualité du sommeil, d’abord : c’est non négociable, et l’écran dans la chambre le soir, c’est vraiment une mauvaise idée. Les zones sans écran à la maison, comme la chambre des enfants, les toilettes ou l’absence de téléphone pendant les repas. Ça se met en place assez simplement, et ça peut faire une vraie différence.

Ce que j’ajouterais surtout, c’est de se faire confiance. Avec les écrans, comme sur d’autres sujets éducatifs, les parents ont plus de ressources qu’ils ne le croient. Le numérique nous tend un miroir, et il est parfois inconfortable, parce qu’il révèle nos propres incohérences. C’est humain, personne n’est parfait.
Ne paniquons pas. Parlons entre parents des galères, des peurs, des crises, mais aussi des réussites et des astuces. La déconnexion ne doit pas être une punition. Penser les alternatives aux écrans de façon ludique et positive, ça change tout. Et au fond, c’est un sujet qui nous concerne tous : familles, école, institutions, monde associatif, culturel, sportif. Ce n’est pas une affaire de parents solitaires face à un smartphone. C’est collectif. Et quand on voit arriver les usages de l’IA, on sait que c’est loin d’être terminé, et c’est justement le sujet de la prochaine histoire que je publierai pour Pomme d’Api…
Propos recueillis par Camille Choteau. Illustrations : Matthias Malingrëy.
