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Haute-commissaire à l’enfance, Sarah El Haïry revient sur l’interdiction des téléphones portables et objets connectés dans l’enceinte des lycées, dès le 1er septembre. Pour l’ex-ministre, il s’agit avant tout de protéger les adolescents face à des plateformes numériques qui capturent l’attention.  

« Le numérique doit être un outil. Il ne doit pas rythmer la vie de l’enfant. »

L’interdiction du portable au lycée entre en vigueur dès la rentrée. Comment va-t-elle s’appliquer ?  

Sarah El Haïry

Rappelons d’abord quelque chose de très simple : on ne demande pas aux adolescents de vivre sans téléphone. On leur dit simplement qu’au lycée, pendant quelques heures, le téléphone n’a pas à être au centre de leur vie. Les établissements devront organiser concrètement l’application de cette interdiction, avec des règles claires, connues des élèves et des familles. 

Il faut rester pragmatique : l’objectif n’est pas de punir. L’objectif, c’est de rendre aux jeunes du temps de concentration, mais aussi du temps entre eux. Un lycée, c’est aussi un lieu où l’on apprend, où l’on discute, où l’on se regarde, où l’on se fait des amis. On doit pouvoir y retrouver des espaces dans lesquels notre attention n’est pas sollicitée toutes les trente secondes. 

On entend souvent que c’est l’usage et non l’objet qui pose problème, pourquoi alors interdire les téléphones au lieu d’accompagner leur utilisation ? 

Parce qu’il faut faire les deux. Opposer l’éducation et la règle est une erreur. Bien sûr qu’il faut apprendre aux jeunes à utiliser le numérique. Ils vont vivre, travailler, aimer, s’informer dans un monde profondément numérique. Notre responsabilité est donc de leur donner les bonnes clés. Mais éduquer ne veut pas dire renoncer à poser des limites. On ne peut pas demander à un adolescent de quinze ans d’avoir, seul, la maîtrise parfaite de son attention face à des services dont certains sont précisément conçus pour la retenir le plus longtemps possible. Poser des règles dans l’enceinte de l’école crée un espace de respiration.  

Dans un contexte où l’Education nationale a elle-même recours à des supports numériques, comme Pronote, ne sommes-nous pas face à une forme de double discours sur l’hyperconnexion des jeunes ?  

Je comprends complètement cette interrogation. Et elle nous oblige collectivement à être cohérents. Le numérique doit être un outil. Il ne doit pas rythmer la vie de l’enfant. Utiliser Pronote pour consulter un devoir ou une information scolaire n’est pas la même chose que recevoir des sollicitations toute la soirée, regarder compulsivement ses notes ou passer d’une notification scolaire à TikTok, puis à Snapchat, puis à une vidéo.

D’ailleurs, l’Éducation nationale commence elle-même à intégrer cette nécessité de déconnexion : les mises à jour des ENT (espace numérique de travail) et logiciels de vie scolaire doivent être suspendues par défaut le soir, entre 20 heures et 7 heures, ainsi que pendant le week-end. C’est une évolution importante. Le droit à la déconnexion ne doit pas commencer à 25 ans dans l’entreprise, il s’apprend dès l’enfance et l’adolescence.  

Quel bilan peut-on faire de l’interdiction des portables au collège ?  

Les premiers retours sont plutôt encourageants. L’expérimentation de « Portable en pause » a concerné plus de 32 000 collégiens avant sa généralisation. Les établissements concernés ont notamment observé des effets positifs sur le climat scolaire, la concentration et le bien-être, ainsi qu’une diminution de certains signalements liés au cyberharcèlement et aux réseaux sociaux. 

Mais au-delà des chiffres, il y a quelque chose de très concret qui me paraît essentiel : qu’est-ce que font les enfants quand ils n’ont plus leur téléphone dans la main ? Ils parlent. Ils jouent. Ils s’ennuient parfois. Ils se disputent aussi. Et tout cela fait partie de la vie. Je crois que nous avons parfois oublié que l’ennui, la conversation, le silence, le fait de regarder autour de soi sont aussi utiles à la construction d’un enfant. 

« Je ne veux pas que toute la responsabilité repose sur les parents et les adolescents. »

En tant que parents, doit-on nous aussi confisquer les portables à la maison ou imposer des moments déconnectés ?  

Je préfère parler de règles familiales plutôt que de confiscation permanente. Mais il y a quelques sanctuaires que nous pouvons essayer de préserver : le repas, le sommeil, certains moments familiaux, les devoirs. Et surtout, je crois énormément à l’exemplarité. C’est difficile de dire à son adolescent « pose ton téléphone » lorsque nous répondons nous-mêmes à des messages pendant le dîner. Il ne s’agit pas de devenir une famille parfaite sans écran. Il s’agit de décider qu’à certains moments, nous sommes vraiment ensemble

Et j’ajouterais quelque chose d’important pour les parents : ne culpabilisez pas. Nous sommes confrontés à des outils extrêmement puissants. Notre responsabilité collective est aussi de donner aux familles des repères simples et de faire peser davantage de responsabilités sur les plateformes. 

La loi sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans qui devait entrer en vigueur a finalement été censurée par le Conseil Constitutionnel. Cet encadrement en fonction de l’âge est donc définitivement enterré ?  

Non. Et surtout, le besoin de protéger les moins de quinze ans, lui, n’a absolument pas disparu. Une censure juridique nous oblige à revoir le véhicule ou les modalités, elle ne fait pas disparaître le problème auquel nous cherchons à répondre. Nous devons aller au bout du raisonnement : une majorité numérique qui n’est pas accompagnée d’une vérification d’âge réellement efficace risque de rester théorique. Surtout, je ne veux pas que toute la responsabilité repose sur les parents et les adolescents. La majorité numérique doit aussi devenir une responsabilité industrielle.  

La question de l’âge n’est donc pas enterrée. Il faut maintenant construire un système juridiquement solide, techniquement applicable et réellement protecteur. 

Une jeune femme à l'air fatigué regarde son téléphone dans son lit ©Adobe Stock

Vous proposez une sorte de Nutri-Score des réseaux sociaux, pouvez-vous nous en dire plus ? 

Quand un parent voit une application sur le téléphone de son enfant, comment sait-il si elle est adaptée à son âge ? Aujourd’hui, c’est presque impossible. Je voudrais que nous puissions disposer d’une information simple qui permette de comprendre le niveau de protection offert par un réseau social, un jeu ou un service numérique. Un peu comme nous avons appris à regarder la composition de ce que nous mangeons, nous devons pouvoir regarder la composition numérique de ce que nous donnons à nos enfants. 

Est-ce que le service collecte beaucoup de données ? Est-ce qu’il utilise des mécanismes particulièrement addictifs ? Est-ce qu’un inconnu peut contacter facilement un mineur ? Comment fonctionne la recommandation de contenus ? Peut-on signaler simplement une situation dangereuse ? Est-ce que la conception est réellement adaptée à l’âge de l’enfant ? 

L’objectif n’est pas de distribuer des bons et des mauvais points, mais de rendre visible ce qui est aujourd’hui invisible. Cela change aussi le rapport de force : si les familles peuvent comparer, les entreprises auront intérêt à améliorer leurs produits

En tant que parents, difficile de savoir ce que nos ados regardent sur leur téléphone. Comment entamer la discussion avec lui sur le sujet et ne pas être totalement tenu à l’écart ?  

D’abord, je déconseillerais de commencer la conversation par : « Donne-moi ton téléphone. » A quinze ans, le téléphone est aussi devenu une partie de la vie sociale et intime. Si l’adolescent pense qu’il va être jugé, puni ou surveillé, il va simplement apprendre à mieux cacher ce qu’il fait. Je commencerais plutôt par des questions simples : Qu’est-ce que tu aimes regarder ? Qu’est-ce qui te fait rire ? Est-ce qu’il y a déjà quelque chose qui t’a mis mal à l’aise ? Est-ce que quelqu’un que tu ne connaissais pas t’a déjà écrit ? 

Il faut aussi créer une règle extrêmement importante : si un jour quelque chose de grave arrive en ligne, tu peux venir me voir. Même si tu avais menti sur ton âge. Même si tu étais sur une application interdite. Même si tu as envoyé une photo que tu regrettes. Même si tu as fait une erreur. Parce qu’à cet instant-là, la priorité n’est plus de savoir qui avait raison. La priorité, c’est de protéger l’enfant

Texte : Hélène Guinhut Boncoeur. Photos : Adobe Stock. Photo de Sarah El Haïry : Philippe Devernay.